Hela, 2727
Grelier s’assit sur l’un des nombreux sièges disposés devant le vitrail noir, dans l’immense nef de Notre-Dame de Morwenna. La cathédrale était plongée dans la pénombre, les persiennes extérieures ayant été tirées sur tous les autres vitraux. Des lumignons permettaient aux membres de la congrégation de gagner leur place, mais la principale source d’éclairage venait des cierges, une profusion de cierges disposés dans des candélabres qui diffusaient une lueur solennelle, digne d’une peinture classique, ennoblissant chacun, des plus hauts dignitaires de la Tour de l’Horloge jusqu’au plus modeste technicien de la Puissance Motrice. Quant au vitrail noir proprement dit, il n’y avait rien à voir au-delà de la maçonnerie qui l’entourait.
Grelier observa la congrégation. En dehors de quelques membres du personnel qui vaquaient aux tâches essentielles, la population entière de la cathédrale devait être présente. Il connaissait par leur nom bon nombre des cinq mille personnes présentes – plus qu’ils ne l’auraient sans doute soupçonné. Seule une centaine de visages, peut-être, ne lui disait rien. Ça l’excitait de voir tant de gens assister au service, surtout quand il pensait aux liens du sang qui les unissaient tous. Il se les représentait sous la forme d’une tapisserie rouge, flamboyante, de connexions planant au-dessus de leurs têtes, de tentures et de bannières écarlates et brunes, à la fois complexes et miraculeuses.
Par un enchaînement de pensées, il repensa à Harbin Els. Comme il l’avait dit à Quaiche, le jeune homme était mort au cours d’une mission de déblayage. Leurs chemins ne s’étaient plus croisés après cet entretien, dans la caravane, lorsque le hasard avait voulu que Grelier sorte de cryosomnie au moment où Harbin se faisait embaucher par la cathédrale Notre-Dame de Morwenna. Il avait bel et bien été traité par le ministère du Sang. L’inoculation avait été effectuée par l’un ou l’autre de ses assistants, et non par Grelier lui-même, mais, comme tous les échantillons de sang prélevés par cet office, le sien avait été répertorié et stocké dans les cryptes de la cathédrale. En voyant réapparaître la fille, Grelier avait fait revenir d’urgence le prélèvement d’Harbin afin de lui faire subir une analyse détaillée.
Ce n’était qu’une intuition, mais qu’avait-il à perdre ? Une question lui avait traversé l’esprit : le don de la fille était-il inné ou acquis ? Seul un individu sur mille avait la faculté de reconnaître et d’interpréter les micro-expressions ; et les personnes qui avaient ce don avec la même force que Rashmika Els étaient encore plus rares. On pouvait l’acquérir, certes, mais chez les gens comme Rashmika, c’était un talent inné : ils savaient, tout simplement. Ils avaient l’équivalent, dans le domaine de l’observation, du discours parfait, et avaient du mal à comprendre que tout le monde ne soit pas capable de repérer les mêmes signes. Cela dit, ce n’était pas un bienfait sans mélange. Ce talent pouvait se révéler socialement funeste. Ceux qui en étaient affligés ne pouvaient bénéficier du réconfort d’un pieux mensonge, de paroles faussement consolantes. Si on leur disait qu’ils étaient beaux alors qu’ils étaient laids, le fossé entre l’intention et l’effet était d’autant plus douloureux que le mensonge paraissait évident, voire agressivement sarcastique.
Grelier avait exploré les archives de la cathédrale, passant en revue plusieurs siècles de littérature médicale, à la recherche d’informations sur la prédisposition génétique de sujets comme cette Rashmika. Seulement les archives étaient incomplètes, et il n’en avait retiré que de la frustration. Il y avait tout ce qu’on voulait sur le clonage et les techniques de prolongation de la vie, mais très peu de choses sur les marqueurs génétiques concernant l’hypersensibilité aux micro-expressions faciales.
Il s’était tout de même donné la peine d’analyser l’échantillon de sang du dénommé Harbin, à la recherche d’un détail insolite, d’une anomalie, de préférence dans les gènes associés aux centres de perception du cerveau. Harbin n’était probablement pas aussi doué que sa sœur, mais ça pouvait être intéressant malgré tout. S’il n’y avait pas de différence significative entre leurs gènes, en dehors des variations qu’on observait normalement entre frère et sœur, ça pourrait vouloir dire que le don de Rashmika était acquis et non inné. Il aurait pu avoir été provoqué par un incident de développement, ou un élément de son environnement. D’un autre côté, s’il trouvait quelque chose, il pourrait peut-être établir la cartographie des gènes et les rapprocher de certains domaines spécifiques du fonctionnement cérébral. Il avait lu que des personnes qui avaient subi des dommages cérébraux avaient acquis ce don, comme un mécanisme venant compenser la perte du langage, par exemple. Si tel était le cas, et si les régions importantes du cerveau pouvaient être identifiées, alors on pourrait peut-être susciter cet état par des moyens chirurgicaux. Grelier avait laissé vagabonder son imagination. Il avait envisagé d’installer des barrières neurales dans le crâne de Quaiche, de petites valves, des vannes qui pourraient être ouvertes ou fermées à distance. Isoler les bonnes régions du cerveau – les faire s’illuminer ou s’éteindre à la demande, afin d’activer ou d’inactiver le don. Cette pensée l’excitait. Quel atout pour un négociateur que d’être capable de voir clair dans les mensonges de ses interlocuteurs !
En attendant, il n’avait qu’un prélèvement de sang du frère. Les tests n’avaient pas révélé de particularité frappante, rien qui aurait fait sortir l’échantillon du lot s’il ne s’était pas intéressé à la famille. Peut-être cela confirmait-il l’hypothèse selon laquelle le don était acquis. Mais il n’en serait certain que lorsqu’il aurait du sang de Rashmika Els.
Le questeur lui avait déjà rendu bien service. Il n’aurait pas eu de mal à se procurer un échantillon du sang de la fille. Mais à quoi bon risquer de faire dérailler un processus qui s’engageait déjà comme sur des roulettes vers sa conclusion ? La lettre avait eu exactement l’effet recherché. Elle l’avait interprétée comme un faux, conçu pour la détourner de son projet. Elle avait percé à jour les explications bafouillantes du questeur, à propos de la lettre. Ça n’avait fait qu’affermir sa résolution.
Grelier réprima un sourire. Allons, la fille serait là très bientôt, et il aurait son sang.
Autant qu’il en voudrait.
Un silence s’établit sur la congrégation. Grelier regarda autour de lui et vit Quaiche descendre le long de l’allée centrale dans sa chaire ambulante. La structure noire, verticale, faisait un petit bruit de roulement en avançant. Quaiche était dans sa couchette de support-vie, dressée presque à la verticale en haut de la chaire. Même là, alors qu’il suivait l’allée, il recevait toujours la lumière d’Haldora. Elle était transmise du haut de la Tour de l’Horloge jusqu’à ses yeux par un assemblage élaboré de tubes et de miroirs. Des techniciens en soutane suivaient la chaire, ajustant le dispositif à l’aide de longues perches. Dans la lumière crépusculaire, Quaiche avait enlevé ses lunettes, révélant le pénible spectacle du système de griffes qui lui maintenait les yeux ouverts.
Pour une bonne partie de l’assistance – et assurément ceux qui avaient rejoint la Morwenna au cours des deux ou trois dernières années –, c’était peut-être la première fois qu’ils voyaient Quaiche en chair et en os. Il était très rare qu’il descende de la Tour, ces derniers temps. Des rumeurs de sa mort circulaient depuis des dizaines d’années, et ses rares apparitions ne réussissaient pas à les démentir totalement.
La chaire s’arrêta devant la congrégation, juste sous le vitrail noir, et pivota sur elle-même, de sorte que Quaiche se retrouva face à l’assistance. À la lueur des cierges, on aurait dit une excroissance ciselée de la chaire elle-même, supportée par les saints vêtus de vide surgis des bas-reliefs.
— Mon peuple, dit-il, réjouissons-nous ! C’est un jour de merveilles, d’opportunité dans l’adversité.
Sa voix était le croassement fumeux habituel, amplifié et accru par des micros invisibles, auquel l’orgue fournissait un contrepoint grondant, à la limite des infrasons.
— Depuis vingt-deux jours, nous approchons du glissement de terrain qui bloque la passe de Gullveig. Nous avons ralenti notre avance, permettant à Haldora de passer au-dessus de nous, sans jamais vraiment nous arrêter. Nous espérions que l’obstacle serait dégagé il y a douze ou treize jours. Mais l’obstruction s’est révélée plus importante que nous ne le pensions. Les méthodes de dégagement conventionnelles se sont révélées insuffisantes. Des hommes de bien sont morts en étudiant le problème, d’autres ont péri en installant les charges explosives. Je n’ai pas besoin de vous rappeler, à vous tous, ici présents, que c’est une mission délicate : la Voie doit rester fondamentalement intacte une fois l’obstacle éliminé.
Il s’interrompit. Embrasée par la lumière des cierges, la monture circulaire qui entourait ses yeux ressemblait à du bronze liquide.
— Mais le plus dur est fait. Les charges sont en place.
Les chœurs et l’orgue s’enflèrent à l’unisson. Grelier serra plus fortement le pommeau de sa canne. Il plissa les yeux, sachant exactement ce qui allait arriver.
— Contemplez le Feu Céleste ! entonna Quaiche.
Le vitrail noir s’emplit d’une lumière miraculeuse.
Chaque fragment, chaque facette de verre, fut traversé par une colonne de lumière pure, intense, qui ramena brutalement Grelier à un monde enfantin de formes et de couleurs vives. Il sentit une joie chimique envahir son cerveau et dut faire un effort pour résister, empêcher sa détermination de faiblir.
Quaiche se dressait en ombre chinoise sur sa chaire, les bras levés, aussi décharnés que des branches, devant le vitrail. Grelier plissa les yeux dans l’espoir de discerner le schéma inscrit dans le vitrail noir. Il commençait à peine à le distinguer quand l’onde de choc ébranla toute la cathédrale. Les cierges vacillèrent et s’éteignirent, les lustres oscillèrent.
Le vitrail redevint noir. Mais sur les rétines de Grelier persistait une image résiduelle : Quaiche, agenouillé devant la monstruosité qu’était la poupée d’acier, ouverte le long du joint jadis scellé. Il tendait devant lui ses mains en coupe, pleines d’une masse sanglante et grumeleuse, reliée par des sortes de tendons et de fils à la cavité de la poupée d’acier. On aurait dit qu’il avait fouillé dedans et en avait tiré cette masse rouge, visqueuse. Le visage de Quaiche était levé vers le ciel, vers le globe rayé d’Haldora.
Mais ce n’était pas la représentation classique d’Haldora.
L’image résiduelle s’estompait. Grelier commençait à se demander s’il devrait attendre la prochaine obstruction pour revoir le vitrail lorsqu’une nouvelle charge de démolition révéla à nouveau le motif. Gravé sur la face d’Haldora, il donnait l’impression de briller à travers les bandes atmosphériques de la géante gazeuse, mais Grelier y distinguait à présent un tracé géométrique. Très compliqué, comme le sceau de cire ornementé d’un empereur : une résille en relief, composée de fils argentés. Au cœur de l’entrelacs, irradiant des rayons de lumière, se trouvait un unique œil humain.
Une autre onde de choc ébranla la Morwenna, suivie d’une dernière détonation, et ce fut tout. Le vitrail redevint d’un noir absolu. Ses facettes étaient trop opaques pour être traversées par une autre lumière que l’éclat nucléaire du Feu Céleste.
L’orgue et le chœur s’estompèrent en fondu.
— À présent, la Voie peut être déblayée, annonça Quaiche. Ce ne sera pas facile, mais nous pourrons recommencer à avancer, soutenir la vitesse normale de la Voie, pendant plusieurs jours. Même s’il y a d’autres explosions, le gros de l’obstacle n’est plus. Pour cela, nous remercions Dieu. Mais le temps que nous avons perdu ne sera pas facile à rattraper.
La main de Grelier se crispa sur le pommeau de sa canne.
— Que les autres cathédrales tentent de rattraper le temps perdu, poursuivait Quaiche. Qu’elles s’affrontent. Certes, le plateau de Jarnsaxa s’étend devant nous, et la course qui s’y déroulera sera un sprint. Notre-Dame de Morwenna n’est pas la cathédrale la plus rapide de la Voie. Jamais elle n’a brigué ces lauriers sans gloire. Mais à quoi bon essayer de regagner le terrain perdu sur le plateau alors que l’Escalier du Diable se trouve juste après ? Normalement, nous devrions essayer de rattraper le retard et même de prendre de l’avance sur Haldora afin de nous préparer à la lente et difficile navigation de l’Escalier. Or, cette fois, ce luxe nous sera refusé. Nous avons perdu un temps critique au plus mauvais moment.
Quaiche marqua une pause, sachant qu’il avait réussi à captiver son public, qui était muet de crainte. Il se pencha en avant, manquant basculer à bas de sa couchette de support-vie.
— Mais il y a un autre moyen, poursuivit-il. Un moyen qui exigera de l’audace, et de la foi. Nous ne sommes pas obligés de prendre l’Escalier du Diable. Il y a une autre façon de traverser le gouffre de Ginnungagap. Vous savez évidemment tous de quoi je veux parler…
La structure blindée de la cathédrale transmit la trépidation des persiennes extérieures qui se relevaient. Les vitraux multicolores se rouvrirent les uns après les autres, et la lumière afflua. Grelier aurait dû être impressionné, mais le souvenir du vitrail noir était toujours présent à son esprit, son image résiduelle hantait encore sa vision. Quand on avait vu le feu nucléaire à travers les dalles de verre en fusion, tout le reste, après, paraissait aussi fade qu’une aquarelle.
— Dieu nous a donné un pont, reprit Quaiche. Je crois que le moment est venu pour nous de l’emprunter.
À nouveau attirée vers le toit de la caravane, Rashmika passa d’un véhicule à l’autre et se retrouva en vue du plan incliné comme une sorte de lutrin sur lequel étaient crucifiés les Observateurs. Les miroirs lisses, identiques, de leurs visages, disposés avec précision, avaient quelque chose de particulièrement abstrait. Ils lui faisaient penser à des culs de bouteille alignés dans une cave, ou à ces panneaux couverts de facettes géométriques qu’elle avait vus dans les stations de contrôle de rayons gamma, à la périphérie des malterres. Elle ne savait pas si elle trouvait ça plus ou moins réconfortant que de voir en eux des individus distincts – ou, du moins, les individus qu’ils avaient été jusqu’à ce que leur compulsion à observer Haldora ait vidé leur cervelle des dernières traces de personnalité résiduelle.
La caravane roulait et tanguait, négociant un segment de route qui n’avait été que récemment déblayé d’une avalanche de glace. De temps en temps – plus souvent, lui semblait-il, depuis un jour ou deux –, ils faisaient un détour pour éviter un groupe de pèlerins à pied. Ils avaient l’air minuscules et godiches, de si haut. Les mieux lotis portaient des scaphandres pressurisés à circuit fermé conçus pour de longs trajets en surface. Certains équipements disposaient même de fonctions curatives et pouvaient soigner les blessures mineures ou apaiser les articulations arthritiques. Ceux qui n’avaient pas cette chance devaient se contenter de combinaisons qui n’avaient jamais été prévues pour faire plus de quelques kilomètres sans assistance. Ils ployaient sous le fardeau d’énormes packs dorsaux improvisés, comme des paysans emportant tous leurs biens dans un balluchon. Certains trimbalaient des systèmes de support-vie improvisés tellement grotesques qu’ils étaient obligés de les traîner derrière eux, sur des traîneaux ou des patins. Leur scaphandre, leur casque, leur sac à dos et tout l’attirail qu’ils remorquaient étaient recouverts de totems religieux, souvent volumineux. Il y avait des statues d’or, des croix, des pagodes, des démons, des serpents, des épées, des chevaliers en armure, des dragons, des monstres marins, des arches et une centaine d’autres objets que Rashmika ne chercha même pas à identifier. Ils s’échinaient au sens propre du terme, avançant grâce à leur seule force musculaire, sans le concours d’une quelconque aide mécanique. Malgré la gravité modérée d’Hela, les pèlerins étaient pliés en deux par l’effort, chacun de leurs pas comme une illustration de leur état d’épuisement.
Quelque chose attira son regard, loin vers ce qu’elle pensait être le sud. Elle scruta attentivement l’horizon, ne vit qu’un halo qui allait en se dissipant : une lueur bleu violacé, bientôt masquée par une rangée de collines.
Un instant plus tard, elle vit, dans la même direction, un autre éclair, aussi bref et rapide qu’un clin d’œil, suivi du même halo mourant.
Il y en eut un troisième. Et puis plus rien.
Elle n’avait pas d’idée précise de ce que pouvait bien être ce phénomène, mais elle estima qu’il n’avait pas dû se produire très loin de l’endroit de la Voie Permanente où devaient se trouver les cathédrales. Peut-être avait-elle assisté à une partie de l’opération de nettoyage dont le questeur avait parlé.
Et puis un autre phénomène attira son attention, mais plus près cette fois. Le panneau sur lequel étaient allongés les Observateurs s’abaissait. Parvenu à une inclinaison d’une trentaine de degrés, il s’immobilisa. Alors, d’un même mouvement coulé, fluide, inquiétant, tous les Observateurs s’assirent, leurs menottes s’étant apparemment débouclées, avant de se lever comme un seul homme. La simultanéité de la manœuvre surprit Rashmika. On aurait dit la marche coordonnée d’une armée de somnambules.
Soudain, quelqu’un passa tout près d’elle – ni brusquement, ni lentement. Puis quelqu’un d’autre.
Une longue procession de pèlerins encapuchonnés défilait à côté d’elle. Elle se retourna et vit que la colonne allait vers le plan incliné. Les pèlerins sortaient d’une trappe ménagée dans le toit de la caravane, et qu’elle n’avait pas remarquée jusque-là. Simultanément, ceux qui étaient sur le panneau descendaient à la queue leu leu, marchant au pas. Lorsqu’ils arrivaient au niveau du toit de la caravane, ils passaient derrière le plan incliné et descendaient par une autre trappe. Avant même que le plan incliné soit complètement vide, le nouveau contingent d’Observateurs commença à prendre la place du précédent : les pèlerins encapuchonnés s’allongeaient sur le dos et bouclaient leurs menottes. Le changement d’équipe s’effectua dans un calme démentiel et ne prit pas plus de deux minutes en tout. Il était difficile d’imaginer comment il aurait pu être achevé plus vite. Les pèlerins l’avaient frôlée, en passant, mais rien ne permettait de penser qu’elle avait ralenti leur progression. Elle se dit qu’ils se hâtaient, afin d’éviter le moindre hiatus au cours duquel Haldora ne serait pas observée. Ce qui ne risquait pas de se produire, rectifia-t-elle, parce qu’elle ne remarquait aucun signe d’activité similaire le long de la caravane : les autres panneaux étaient toujours inclinés selon l’angle habituel d’observation. Les changements d’équipes étaient manifestement organisés de telle sorte que, si Haldora s’éclipsait, un groupe au moins d’Observateurs soit en position d’y assister.
Il ne lui était pas venu à l’esprit jusqu’alors que les Observateurs pouvaient ne pas passer tout leur temps sur le plan incliné. Ils rentraient parfois, docilement, dans la caravane. Elle se demanda si c’était parce qu’ils étaient si nombreux qu’il fallait bien organiser un roulement, ou si on les faisait descendre de temps en temps par souci de leur santé.
La séquence d’éclairs dans le lointain était sans doute une coïncidence, mais elle avait ponctué le changement d’équipe d’une façon qui mettait Rashmika vaguement mal à l’aise. La dernière fois qu’elle était montée là, elle avait eu l’impression d’espionner une cérémonie secrète. Cette fois, il lui semblait qu’elle avait été surprise au milieu de son déroulement, et qu’elle avait d’une certaine façon désacralisé le rituel.
Le dernier Observateur du nouveau contingent prit place sur le panneau, qui se redressa, s’orientant vers Haldora, adoptant la même inclinaison que les autres, tout le long de la caravane.
Rashmika se retourna pour regarder les derniers membres de l’équipe précédente disparaître dans la caravane. Il n’en resta bientôt plus que trois, puis deux, et enfin le dernier fut avalé par le trou. La trappe d’où la nouvelle équipe était sortie s’était refermée, mais l’autre resta ouverte.
Rashmika regarda à nouveau les Observateurs sur le panneau. Ils avaient l’air rigoureusement indifférents à sa présence. Peut-être ne l’avaient-ils même pas remarquée, en fait. Peut-être n’avaient-ils vu en elle qu’un minuscule obstacle sur le chemin du devoir.
Elle se dirigea vers la trappe ouverte sans cesser de regarder le panneau. Il était incliné de telle sorte que les Observateurs ne pouvaient pas la voir, même du coin de l’œil, surtout avec leur casque et leur capuchon.
Elle n’avait pas l’intention de descendre par la trappe. D’un autre côté, elle mourait d’envie de savoir ce qu’elle cachait. Un coup d’œil suffirait. Elle ne verrait peut-être rien, juste un tube avec une échelle menant ailleurs, peut-être à un sas. Ou bien… Là, son imagination déclarait forfait. Mais elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer des rangées d’Observateurs branchés à des machines, afin de reprendre des forces en prévision de leur prochaine session d’observation.
Le véhicule tressautait et tanguait sur le sol inégal. Elle se cramponna à une rambarde, s’attendant à ce que la trappe se referme à tout instant, de l’intérieur. Elle hésitait à s’approcher. Les Observateurs avaient l’air inoffensifs, jusque-là, mais comment réagiraient-ils à une intrusion dans leur territoire ? Elle ne savait rien de leur secte. Ils condamnaient peut-être à mort, après une série élaborée de tortures, ceux qui violaient leurs secrets. Une pensée lui traversa l’esprit : et si Harbin avait fait exactement ce qu’elle s’apprêtait à faire ? Elle ressemblait beaucoup à son frère. Elle le voyait bien tuer le temps en se promenant dans la caravane, tombant sur le même changement d’équipe et poussé par une curiosité naturelle à aller voir ce qui se passait en bas. Une autre pensée, encore plus inopportune, chassa la première : et si l’un des Observateurs était Harbin ?
Elle s’avança jusqu’à la trappe, un opercule rond, pas encore refermé. Une lumière rouge montait des profondeurs.
Rashmika se cramponna de façon à ne pas risquer de tomber dans le trou si la caravane faisait une embardée. Elle scruta les profondeurs, ne vit qu’une échelle qui descendait. Pour voir au-delà, elle devrait se pencher.
Elle tendit le bras au maximum, puis lâcha la rambarde de façon à décaler son champ de vision vers le fond du trou. L’échelle menait à un sol grillagé. Il y avait une trappe ou une porte qui donnait peut-être sur une sorte de sas, lequel devait permettre d’accéder au premier véhicule de la caravane, à moins que les Observateurs ne passent toute leur vie dans le vide.
Il y eut une embardée. Rashmika perdit l’équilibre et partit vers l’avant. Elle battit des bras, cherchant à se raccrocher à quelque chose, mais ses doigts se refermèrent sur le vide et elle se sentit basculer. Le trou s’ouvrit devant elle, devint de plus en plus grand, plus large et plus profond. Elle se mit à crier, se voyant déjà tomber au fond. L’échelle était du mauvais côté ; elle n’avait aucun moyen de se rattraper.
Et puis, soudain, elle s’immobilisa. Quelqu’un, une personne qui se trouvait au bord de la trappe, la rattrapa, la ramena doucement en arrière. Rashmika n’avait jamais compris l’expression « avoir le cœur au bord des lèvres ». Voilà qu’elle prenait soudain tout son sens.
Elle regarda son sauveteur, ne vit que son propre reflet dans le miroir de la visière, et un autre reflet, plus petit, réduit à un point. Derrière la visière réfléchissante et le capuchon, elle devinait vaguement le visage d’un jeune homme. Des pommettes qui accrochaient la lumière. Lentement, mais dans une attitude sans équivoque, il secoua la tête.
Rashmika reprit à la fois ses esprits et son équilibre. Elle avait eu chaud. L’Observateur se déplaça du côté du puits où se trouvait l’échelle et descendit lestement dans le trou. Rashmika réagit à retardement. Elle suivit l’Observateur et arriva juste à temps pour le voir actionner le levier qui commandait un mécanisme. La trappe se referma. Une fois encastrée dans son logement, elle pivota de quatre-vingt-dix degrés.
Rashmika était de nouveau toute seule.
Elle se releva, les jambes flageolantes. Elle se sentait idiote, irresponsable. Se laisser sauver par l’un des pèlerins ! Quelle inconséquence ! Et quelle imbécile elle avait été de supposer qu’ils n’avaient pas conscience de sa présence ! Ils l’avaient bel et bien repérée, c’était plus qu’évident à présent, même s’ils affectaient de l’ignorer. Quand elle avait fini par commettre une erreur qu’ils ne pouvaient faire autrement que de remarquer – une vraie connerie, il fallait bien le dire –, l’un d’eux était intervenu rapidement, sans passion, comme un adulte l’aurait fait pour un enfant désobéissant. On l’avait remise à sa place, sans lui infliger de réprimande ou de mise en garde, mais elle se sentait quand même honteuse. Et pour elle qui n’avait guère l’expérience des rebuffades, la sensation était à la fois nouvelle et désagréable.
Ce fut alors comme si un déclic se produisait en elle. Elle s’agenouilla sur la trappe blindée et y flanqua des coups de poing. Elle voulait que l’Observateur revienne et lui explique pourquoi il avait secoué la tête. Elle voulait qu’il s’excuse. Elle voulait pouvoir se dire qu’elle n’avait rien fait de mal en espionnant leur rituel. Elle voulait qu’il l’absolve de sa culpabilité, qu’il la prenne sur lui. Voilà : elle voulait l’absolution.
Elle continua à taper sur la trappe, mais il ne se passa rien. La caravane poursuivait son chemin grondant, les Observateurs sur leur lutrin géant continuaient à observer Haldora, inlassablement. En fin de compte, se sentant humiliée et encore plus stupide que lorsque l’homme l’avait sauvée, Rashmika se releva et repartit vers sa propre voiture en pleurant derrière la visière de son casque, désespérée par sa propre faiblesse, se demandant comment elle avait pu s’imaginer un seul instant qu’elle aurait la force ou le courage de mener sa quête à bien.